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Conte n°10 – Le Marchand et le Pauvre

LE MARCHAND ET LE PAUVRE

Il était une fois un marchand très riche qui possédait plusieurs compagnies. Ses chariots parcouraient le monde entier et ses lettres étaient honorées partout Il avait tout ce qu’il lui fallait.
Plus bas, dans la même maison, vivait un homme pauvre et misérable ; l’exact contraire du marchand. Il était aussi pauvre que le marchand était riche. Ni l’un ni l’autre n’avaient d’enfant. Le marchand n’avait pas d’enfant et le pauvre n’en avait pas non plus.

Une nuit, le marchand rêva que des hommes venaient chez lui et faisaient des paquets. Il leur demanda :  » Que faites-vous ?  » Ils répondirent qu’ils allaient emporter tous ses biens chez le pauvre. Il en fut très mécontent et se mit en colère parce qu’ils allaient emporter tous ses trésors chez le pauvre. Cependant, il ne pouvait pas laisser libre cours à sa colère parce que les hommes étaient en nombre. Ils firent maint paquets de toutes ses possessions, marchandises et biens, et emportèrent le tout chez le pauvre. Ils ne laissèrent au marchand que les murs nus. Il fut très inquiet. A son réveil, il comprit que ce n’était qu’un rêve. Mais bien qu’il le sût et que, Dieu soit loué, il possédât encore tous ses biens, son c ur battait très fort. Son rêve le préoccupait et il ne pouvait pas en chasser le souvenir.
Le marchand avait l’habitude de prendre soin du pauvre et de sa femme ; il leur donnait souvent quelque chose. Mais, après son rêve, il leur donna davantage qu’auparavant. Cependant, lorsque le pauvre ou sa femme lui rendait visite, son expression changeait, il les craignait car son rêve lui revenait en mémoire. Le pauvre et sa femme allaient souvent le voir et se trouvaient souvent auprès de lui.

Un jour, la femme du pauvre lui rendit visite. Il lui donna quelque chose, son visage se transforma et il eut très peur. Elle lui demanda :
- Je vous demande pardon, mais pourquoi votre visage change-t-il lorsque nous venons chez vous ? Il lui raconta toute l’histoire, son rêve, et ajouta que depuis ce jour son c ur battait très fort. Elle lui demanda :

– Ce rêve n’a-t-il pas eu lieu telle nuit ?
- Si, en effet. Pourquoi ?
- Cette même nuit, j’ai rêvé que j’étais très riche et que des hommes venaient chez moi et faisaient de nombreux paquets. Je leur demandai :  » Où allez-vous emporter tout cela ?  » Ils me répondirent :  » Chez le pauvre  » c’est-à-dire le marchand qu’ils appelaient maintenant  » le pauvre.  » Par conséquent, pourquoi se soucier d’un rêve ? Moi aussi j’ai rêvé.
A ces mots, le marchand fut encore plus effrayé et s’affola. Il avait entendu le rêve de la femme lequel devait signifier que toutes ses richesses seraient emportées chez le pauvre et qu’en échange on lui apporterait le dénuement de celui-ci. Il fut terrifié.

Un jour, la femme du marchand partit en voiture avec d’autres femmes, parmi lesquelles se trouvait la femme du pauvre. Elles se promenèrent donc, et un général et ses troupes passèrent. Elle s’écartèrent de son chemin ; l’armée passa et le général remarqua les femmes dans la voiture. Il donna l’ordre de faire sortir l’une d’elles et les soldats choisirent la femme du pauvre. Ils la firent asseoir dans la voiture du général et l’emmenèrent. Il était impossible de la reprendre car les soldats étaient nombreux et déjà loin. Le général l’emmena dans son pays. Mais en femme pieuse elle refusa de lui céder. Elle pleurait abondamment. On la supplia tant et plus, mais elle resta très pieuse.

La femme du marchand et ses compagnes rentrèrent de leur promenade sans la femme du pauvre. Celui-ci pleura beaucoup, se frappa la tête contre les murs et se lamenta continuellement à cause de son épouse. Un jour, le marchand passa devant sa porte, l’entendit pleurer amèrement et se frapper la tête contre les murs. Il entra chez le pauvre et lui demanda :

– Pourquoi pleures-tu si fort ?
- Comment ne pas pleurer ? Que me reste-t-il ?. A l’un il reste des enfants, à l’autre des richesses. Je n’ai plus rien. On a même pris ma femme. Que me reste-t-il ?
Le marchand fut bouleversé. Voyant l’amertume et les larmes du pauvre, il le prit en pitié. Il s’en alla et fit une chose incroyable.
Il se renseigna sur le pays du général et s’y rendit. Puis il fit une chose inouïe, un acte de folie : il entra dans la maison du général. Des gardes étaient postés devant la porte. Dans sa confusion, le marchand fut soudain pris de panique et ne fit pas attention à eux. Ceux-ci furent embarrassés et effrayés par cet homme qui se tenait près d’eux et dont l’état de panique leur faisait peur. Comment était-il arrivé ici ? A cause de la panique, les gardes le laissèrent passer et il franchit toutes les portes jusqu’à la maison du général. La femme du pauvre s’y trouvait. Il entra, la réveilla et lui dit :  » Viens !  »

En le voyant, elle eut peur. Il ajouta :  » Viens vite avec moi !  » Elle partit avec lui, ils franchirent tous les postes de garde et se retrouvèrent dehors. Alors, il regarda autour de lui et se souvint de toutes ces choses incroyables qu’il venait d’accomplir. Il comprit qu’un grand tumulte allait éclater chez le général, et ce fut en effet le cas.

Le marchand partit se cacher avec la femme du pauvre dans un fossé rempli d’eau de pluie jusqu’à la fin du tumulte. Il passa deux jours avec elle dans le fossé. Elle prit conscience de toute l’abnégation dont il avait fait preuve et de tous les malheurs qu’il avait endurés. Elle fit un serment devant Dieu : si elle avait la chance, un jour peut-être, d’arriver à une haute situation et de devenir riche, elle ferait profiter le marchand de sa fortune ; et s’il voulait s’emparer de sa fortune au point qu’elle dut se retrouver aussi pauvre qu’avant, elle ne s’y opposerait pas. Mais où prendre des témoins ! Elle prit le fossé comme témoin.

Au bout de deux jours, ils sortirent et s’en allèrent. Ils partirent très loin, et le marchand se rendit compte que là aussi on la recherchait. Ils se cachèrent dans un mikvé. Elle pensa encore à l’abnégation dont il avait fait preuve, et aux souffrances qu’il avait passées. Elle fit à nouveau un serment et prit pour témoin le mikvé.

Ils restèrent là deux jours, puis sortirent et partirent plus loin. Il comprit qu’on la recherchait encore et ils se cachèrent à nouveau. Ils se cachèrent plusieurs fois, dans différents endroits : en tout, dans sept endroits où il y avait de l’eau : un fossé, un mikvé, un marécage, une source, un ruisseau, un fleuve et une mer. A chaque endroit, elle s’était souvenue de l’abnégation du marchand, des souffrances qu’il avait endurées pour elle, et elle avait prêté serment. Chaque fois, elle prit un endroit pour témoin.
Ils continuèrent à marcher, à se cacher dans chacun de ces endroits, et finirent par atteindre la mer. Le marchand connaissait toutes les lignes maritimes et se débrouilla pour regagner son pays. Il voyagea et revint chez lui avec la femme du pauvre qu’il ramena à son mari. La joie fut immense.

Le marchand avait agi noblement ; il avait su résister à la tentation avec elle (il était pieux et ne l’avait pas touchée) ; Dieu se souvint de lui et il eut un fils. La femme du pauvre avait aussi résisté à la tentation, d’abord avec le général puis avec le marchand, et elle mérita de donner naissance à une fille d’une beauté extraordinaire et merveilleuse. Sa beauté n’appartenait pas à ce monde ; jamais on n’en avait vu de pareille. Les gens disaient :  » Pourvu qu’elle grandisse !  » (Il était très difficile pour une telle merveille de grandir). Comme elle était extraordinairement belle, le monde entier venait chez elle pour la voir et s’émerveiller de son incroyable beauté. Par amour, on lui offrait des cadeaux sans nombre, et le pauvre finit par devenir riche. Le marchand eut alors l’idée de s’allier avec lui à cause de la merveilleuse beauté de sa fille. Il pensait que telle était peut-être la signification de son rêve, lorsqu’il avait vu tous ses biens emportés chez le pauvre, alors que ceux du pauvre étaient apportés chez lui. Cela voulait peut-être dire qu’ils s’allieraient tous les deux par mariage.

Un jour, la femme du pauvre lui rendit visite. Il lui dit son souhait d’arranger un mariage avec elle, et qu’ainsi le rêve deviendrait peut-être réalité. Elle lui répondit :  » J’ai moi aussi songé à cela, mais je n’avais pas l’audace de vous suggérer une alliance par mariage. Mais si vous le désirez, je suis prête à accepter. Je ne m’y opposerai pas, car j’ai fait le serment que je ne vous refuserais ni mes biens, ni ma fortune.  »

Le fils du marchand et la fille du pauvre apprirent tous les deux dans la même classe les langues et d’autres sujets, comme le voulait l’usage de leur pays.
On continuait à rendre visite à la fille du pauvre car elle était merveilleuse. On lui en apportait tant que le pauvre devint très riche. Des nobles venaient voir sa fille dont l’extraordinaire beauté leur plaisait beaucoup. De par cette grande beauté, certains nobles eurent l’idée de s’allier par mariage avec le pauvre en unissant leur fils à sa fille. Toutefois, ces nobles ne voulaient pas s’allier à un homme pauvre. C’est pourquoi ils tentèrent d’améliorer sa situation, et s’arrangèrent pour qu’il entre au service de l’empereur. Il commença en tant que lieutenant, puis monta de grade en grade, car on veillait à ce que sa promotion soit rapide. Il gravit les échelons les plus élevés et devint général. Les nobles s’apprêtaient à s’allier à lui. Cependant, ils furent nombreux à avoir cette idée et à s’être occupés de sa promotion. Pour cette raison, le pauvre ne put s’allier à aucun d’entre eux. Par ailleurs, il en était également empêché à cause de l’alliance prévue avec le marchand et dont on parlait déjà.

Devenu général, le pauvre eut de plus en plus de chance.
L’empereur l’envoyait faire la guerre et la fortune lui souriait à chaque campagne. Il fut promu à des rangs plus élevés, et la fortune continuait de lui sourire. Puis l’empereur mourut. Le pays tout entier décida que le pauvre le remplacerait. Les ministres se rassemblèrent et furent d’accord : le pauvre devint empereur. Il fit la guerre et fut couronné de chance ; il conquit de nombreux pays, fit d’autres

guerres, elles aussi chanceuses. Il conquit d’autres pays encore. Finalement, les pays restants se soumirent à lui de bonne grâce, car on voyait que toute la beauté et toute la chance étaient siennes. Tous les rois se réunirent et furent d’accord pour qu’il fût nommé empereur du monde entier. Ils lui donnèrent un document écrit en lettres d’or.

Alors, il ne voulut plus s’allier avec le marchand, car il ne convenait pas à un empereur de s’allier par mariage à un simple commerçant. Mais sa femme, l’impératrice, prit le parti du marchand qui avait risqué sa vie pour elle. Voyant qu’il ne pouvait contracter d’autre alliance et que sa femme restait fermement sur ses positions, l’empereur imagina des stratagèmes contre le marchand. Il complota pour l’appauvrir tant qu’il ne sût qui l’accablait et arranger ainsi sa perte. C’était chose aisée pour un empereur. Le marchand était continuellement harassé, menacé de faillite. Finalement, il devint pauvre, indigent. Quant à l’impératrice, elle continua de rester de son côté. Puis, l’empereur comprit qu’aussi longtemps que le fils du marchand serait vivant, il lui serait impossible de marier sa fille à quelqu’un d’autre. Il s’arrangea pour faire disparaître le jeune homme et imagina des stratagèmes à cette fin. Il fit circuler des calomnies sur son compte et nomma des hommes de loi pour le juger. Ces juges comprirent que la volonté de l’empereur était que le jeune homme disparût. Ils rendirent leur verdict : le jeune homme devait être enfermé dans un sac et jeté à la mer. L’impératrice en conçut une profonde tristesse, mais malheureusement, même elle ne put rien contre l’empereur. Elle partit voir les bourreaux désignés pour jeter le jeune homme à la mer, et tomba à leurs pieds. Elle les supplia de lui accorder une faveur et de laisser partir le jeune homme, car pourquoi devrait-il mourir ? Elle les implora de prendre un autre prisonnier, un condamné à mort, de le jeter à la mer et de rendre sa liberté au jeune homme. Sa tentative fut couronnée de succès : ils lui jurèrent de le libérer et ils tinrent parole. Ils prirent un autre prisonnier qu’ils jetèrent à la mer et épargnèrent le jeune homme. Ils lui dirent :  » Va-t-en ! va-t-en !  » Le jeune homme partit.

Peu de temps auparavant, l’impératrice avait appelé sa fille et lui avait dit :  » Ma fille, sache que le fils du marchand est ton fiancé.  » Puis elle lui avait raconté toute l’histoire :  » Le marchand a risqué sa vie pour moi. Il se trouvait avec moi dans les sept endroits (les sept sortes d’endroits où il y avait de l’eau) ; chaque fois, je lui ai juré devant Dieu que je ne lui refuserais aucun de mes biens en prenant les sept endroits pour témoins (le fossé, le mikvé, etc.). C’est pourquoi, puisque tu es maintenant toute ma fortune, toute ma richesse et toute ma chance, tu lui appartiens et son fils est ton fiancé. Mais ton père, à cause de sa grandeur, veut le tuer pour rien. Je me suis débrouillée pour le sauver et j’ai réussi. Donc, sache qu’il est ton fiancé. Tu ne voudras pas d’autre homme au monde.  » La fille écouta les paroles de sa mère, car elle aussi était pieuse. Elle lui dit qu’elle en tiendrait compte.

Elle envoya une lettre au jeune homme qui se trouvait alors en prison et dans laquelle elle écrivit qu’elle était sienne et qu’il était son fiancé. Elle lui envoya aussi une sorte de plan où elle avait peint les sept endroits, les sept témoins où sa mère s’était cachée avec son père : le fossé, le mikvé, etc. Elle avait reproduit un fossé, un mikvé et le reste, soit en tout sept sortes d’endroits remplis d’eau. Elle lui enjoignit expressément de protéger le document qu’elle signa de sa main. Puis, il arriva ce que nous avons raconté plus haut.

Les bourreaux avaient donc pris quelqu’un d’autre et avaient laissé partir le fils du marchand.
Celui-ci se mit en route, marcha longtemps et arriva à la mer. Il monta à bord d’un navire qui prit la mer. Une forte tempête se leva et rejeta l’embarcation sur un rivage désert. La violence de la tempête réduisit le navire en morceaux, mais les passagers étaient sains et saufs et sur la terre ferme. Le rivage étant désert, ils se mirent en quête de nourriture. Chacun cherchait, car aucun bateau n’avait l’habitude d’accoster en cet endroit désert. C’est pourquoi les naufragés n’attendaient pas qu’un navire vînt à leur secours pour les ramener chez eux. Ils pénétrèrent dans le désert, cherchant à manger, et se dispersèrent ici et là. Le jeune homme entra dans le désert et il marcha. Il était déjà loin du rivage lorsqu’il voulut retourner, mais il ne reconnut plus rien. Plus il voulait rebrousser chemin, plus il s’égarait et il comprit qu’il ne pourrait pas retourner au rivage.
Il marcha sans fin dans le désert muni d’un arc grâce auquel il se protégeait des bêtes sauvages. En route, il trouva quelque chose à manger. Après avoir longuement marché, il sortit du désert. Il arriva dans un endroit où nul ne vivait, mais y trouva de l’eau et des arbres fruitiers. Il en mangea et but de l’eau. Puis il réfléchit à sa situation. Allait-il s’installer ici pour le restant de ses jours ? Il lui était difficile de retourner jusqu’à un endroit habité, et qui sait s’il ne l’atteindrait jamais. Allait-il quitter l’endroit où il se trouvait et marcher encore ? Finalement, il décida de s’installer là où il était et d’y vivre car il s’y sentait bien. Il avait des fruits à manger et de l’eau à boire. Parfois il partait à la chasse, muni de son arc et tuait un lièvre ou un chevreuil. Il avait donc de la viande. Il attrapait des poissons dans l’eau, de bons poissons. L’idée lui plaisait de passer sa vie ici.

Lorsque la sentence contre le fils du marchand fut rendue, l’empereur pensa s’être débarrassé de lui croyant qu’il n’était plus de ce monde. Il lui fut alors possible de chercher un parti pour sa fille. On commença à lui en proposer plusieurs ; ce roi-ci, ce roi-là. Il fit construire un château pour sa fille, comme c’était l’usage, et elle s’y installa. Elle s’entoura de filles de ministres en guise de dames de compagnie. Elle s’installa donc, et faisait de la musique, comme le veut la coutume. Lorsqu’on lui proposait un parti, elle disait qu’elle ne souhaitait pas en parler et que celui qui voulait l’épouser n’avait qu’à venir en personne.

Elle était très versée dans l’art de la poésie ; elle savait réciter de beaux poèmes avec beaucoup d’art. Elle arrangea avec goût un endroit où s’installerait son futur époux. Il viendrait se mettre en face d’elle, lui réciterait un poème, un poème d’amour, comme ceux que l’amoureux récite à sa belle pour lui déclarer sa flamme. Des rois vinrent pour gagner sa main et s’installèrent à l’endroit fixé ; chacun récita son poème. A certains, elle envoyait une réponse sous forme de poème par l’entremise de ses suivantes. A ceux qui lui plaisaient davantage, elle répondait directement, faisant entendre sa voix en récitant à son tour un poème d’amour. A ceux qui lui plaisaient encore plus, elle se montrait, dévoilait son visage et répondait par un poème d’amour. Mais toutes ses réponses se terminaient par ces mots :  » Mais les eaux ne sont pas passées sur toi.  » Personne ne comprenait ce qu’elle voulait dire. Lorsqu’elle dévoilait son visage, tous les prétendants tombaient par terre ; certains perdaient connaissance, d’autres devenaient fous et malades d’amour à cause de sa si grande et si extraordinaire beauté. Malgré tous ces incidents et ces évanouissements, des rois persistaient à demander sa main. Et à chacun elle répondait comme nous l’avons dit.

Le fils du marchand s’était donc installé à l’endroit qu’il avait découvert et s’installa pour y vivre. Il savait lui aussi jouer de la musique et connaissait l’art de la poésie. Il choisit du bois pour fabriquer des instruments. Avec des tendons d’animaux, il confectionna des cordes et il fit de la musique. Parfois, il prenait le document qu’elle lui avait envoyé lorsqu’il était en prison, il chantait et jouait, et se rappelait tout ce qui lui était arrivé : son père était un marchand, etc. A présent, il se retrouvait exilé ici. Il prit le document et se dirigea vers un arbre sur lequel il fit une marque. Il creusa une cachette dans l’arbre et y plaça le document.

Les jours passèrent.
Puis, il y eut une violente tempête qui abattit tous les arbres qui poussaient là. Il fut incapable de reconnaître celui où il avait caché le document. Lorsque les arbres étaient encore debout, la marque lui permettait de le distinguer, mais maintenant qu’ils étaient tous à terre, l’arbre était perdu au milieu des autres. Il ne pouvait le retrouver. Par ailleurs, il y avait tant d’arbres qu’il lui était impossible de tous les redresser afin de retrouver le document.
Il pleura amèrement et fut très triste. Il comprit qu’en restant là, il deviendrait certainement fou de douleur. Il décida donc de partir plus loin. Advienne que pourra, il lui fallait partir car sa douleur le mettait en danger. Il mit de la viande et des fruits dans un sac, se mit en route et se laissa guider par ses pas. Il fit quelques marques à l’endroit qu’il quittait et marcha jusqu’à ce qu’il atteignit un endroit habité. Il s’enquit du nom de ce pays et on le lui dit. Il demanda si l’on avait entendu parler de l’empereur et on lui répondit affirmativement. Il demanda aussi si l’on connaissait sa fille à la beauté célèbre. On lui dit :  » Oui. Cependant, nul ne peut l’épouser car elle ne veut de personne.  » Ne pouvant rentrer chez lui, il décida de rendre visite au roi du pays. Il lui parla à c ur ouvert et lui raconta tout. Il était le fiancé de la fille de l’empereur, et par amour pour lui, elle n’épouserait personne d’autre. Cependant, puisqu’il ne pouvait pas rentrer chez lui, il transmit au roi tous les signes qu’il connaissait, c’est-à-dire les sept endroits remplis d’eau. Que le roi se rende chez la fille de l’empereur, arrange le mariage et qu’il donne au jeune homme de l’argent en échange. Le roi comprit qu’il disait la vérité, car une telle histoire ne s’invente pas. Tout cela plut au roi. Il décida de ramener la fille de l’empereur ici, chez lui, et se dit qu’il ne serait pas bon pour lui que le jeune homme fût présent. Allait-il tuer ce jeune homme ? Il n’y tenait pas, car pourquoi le tuer en échange de la faveur qu’il lui avait accordée ? Le roi décida de l’exiler à une distance de deux cent milles.
Le jeune homme fut très malheureux d’avoir été exilé en échange du bienfait qu’il avait accordé au roi. Alors, il rendit visite à un autre monarque et lui raconta aussi toute l’histoire. (Le jeune homme, mécontent que le premier roi l’eût exilé, s’était rendu chez un autre roi, lui avait tout raconté et lui avait transmis les signes afin qu’il s’empressât d’aller épouser la fille de l’empereur). Il lui transmit tous ces signes, ainsi qu’un signe supplémentaire. Il pressa le roi de se mettre en route immédiatement, car peut-être pourrait-il prendre le premier souverain de vitesse et arriver plus tôt. Quand bien même il n’arrivait pas avant l’autre, il possédait néanmoins un signe supplémentaire.
Le second roi décida d’agir comme le premier. Puisqu’il valait mieux pour lui que le jeune homme ne fût pas présent, il l’exila lui aussi à deux cent milles de là. Le jeune homme fut très mécontent et se

rendit chez un troisième roi ; il lui raconta toute l’histoire et lui transmit encore d’autres signes, de très bons signes.

Le premier roi s’était mis en route et parvint chez la fille de l’empereur, qui était très belle. Une fois arrivé, il composa un poème dans lequel il introduisit avec beaucoup d’adresse les noms de tous les endroits, c’est-à-dire les sept témoins, les sept endroits remplis d’eau et qui représentaient l’essentiel des signes que la fille de l’empereur avait transmis à son fiancé. Toutefois, pour des raisons de prosodie, il ne mentionna pas les sept endroits dans le bon ordre. Il aurait dû par exemple citer le fossé, puis le mikvé et il avait fait le contraire, car cela lui semblait mieux convenir à la composition du poème. Le roi monta sur l’estrade où quiconque voulait épouser la fille de l’empereur devait se tenir et il récita son poème avec grand art. Elle s’étonna beaucoup d’entendre le roi mentionner les sept endroits,. Elle pensa que celui-ci était son fiancé, mais n’arrivait pas à comprendre pourquoi il n’avait pas cité les endroits dans l’ordre correct. Elle se dit qu’il les avait peut-être récités dans cet ordre pour les besoins de la prosodie. Son c ur lui disait que le roi était son fiancé et elle lui écrivit pour lui dire qu’elle consentait à l’épouser. Tout le monde fut joyeux et ravi que la beauté ait trouvé un parti et on organisa les préparatifs du mariage.

Entre-temps, arriva le second roi, à qui le jeune homme avait transmis les mêmes signes plus un signe supplémentaire. Il était venu très vite lui aussi mais on lui fit savoir que la jeune fille avait déjà trouvé son parti. Il n’en tint pas compte et déclara que, quoi qu’il en fût, il avait une chose à lui transmettre et qu’il était sûr de réussir. Il monta sur l’estrade et récita son poème. A la différence du premier, il mentionna les endroits dans l’ordre et fournit un signe supplémentaire. Alors, elle lui demanda d’où le premier roi connaissait les signes. Il pensa que mieux valait ne pas lui dire la vérité, car il ne voulait pas qu’elle sût que le jeune homme avait tout révélé au premier roi. Il répondit donc qu’il ignorait comment l’autre avait eu connaissance des signes. Elle trouva tout cela très étrange et en fut troublée. Le premier roi aussi avait mentionné les endroits. D’où les connaissait-il ? Néanmoins, elle se dit que le second roi était son fiancé, car il les avait tous mentionnés dans l’ordre et, qui plus est, il avait fournit un signe supplémentaire. Quant au premier roi, peut-être avait-il cité les endroits pour de simples raisons de prosodie. C’est pourquoi elle décida finalement de rester sur ses positions et de n’épouser personne.

Très mécontent que le second roi l’eût exilé, le jeune homme s’était donc rendu chez un troisième roi et lui avait raconté toute l’histoire. Il lui avait transmis d’autres signes, de très bon signes, et lui avait tout révélé: : il possédait un document sur lequel étaient dessinés les sept endroits ; il allait faire une copie de ce document que le roi apporterait à la fille de l’empereur. Le troisième roi exila le jeune homme à deux cent milles de son palais, puis se rendit en hâte chez elle. Lorsqu’il arriva, on lui dit que les deux premiers rois étaient déjà là. Il répondit que néanmoins, il était en possession d’une chose qui lui permettrait de réussir sans problèmes.

Personne ne savait pourquoi la fille de l’empereur préférait les deux rois à tous les autres. Le troisième souverain monta sur l’estrade, récita son poème contenant tous les signes, lesquels étaient bien meilleurs que ceux des deux rois précédents. Il montra aussi le document sur lequel étaient dessinés chacun de ces endroits. Elle fut effrayée, bouleversée et ne sut que faire. Elle avait d’abord pensé que le premier roi était son fiancé ; puis avait pensé la même chose du second. Elle dit alors qu’elle ne croirait que la personne qui lui apporterait le document écrit de sa main.

Le jeune homme se demanda jusqu’à quand on continuerait de l’exiler ainsi. Il décida d’aller en personne chez la fille de l’empereur. Peut-être réussirait-il. Il partit et arriva chez elle. Il déclara avoir en sa possession une chose qui le ferait réussir. Il monta sur l’estrade et récita son poème. Il mentionna plus de signes que les autres, et ceux-ci étaient de très bons signes. Il rappela à la fille de l’empereur qu’ils étaient allés ensemble à l’école, et d’autres choses encore. Il lui raconta tout : il avait envoyé les rois, il avait caché le document dans un arbre, bref, il lui fit le récit de toutes ses mésaventures. Mais elle n’en fit aucun cas, car les trois rois avaient donné la raison pour laquelle ils ne possédaient pas le document. Elle ne pouvait pas non plus reconnaître le jeune homme, car cela faisait trop longtemps qu’il était parti. Elle ne voulut tenir compte d’aucun signe, tant qu’on ne lui apporterait pas le document écrit de sa propre main. En effet, elle avait pensé que le premier roi, puis le second, étaient son fiancé, etc. Elle ne voulut donc entendre parler d’aucun signe.

Le jeune homme décida de ne pas rester chez elle, car si la nouvelle de sa présence parvenait aux oreilles de l’empereur, ce dernier pourrait le tuer. Il décida de retourner à l’endroit où il avait séjourné

auparavant, dans le désert. Il y passerait sa vie. Il marcha encore et encore et arriva dans le désert. De nombreuses années s’étaient écoulées. Le jeune homme était bien résolu à passer sa vie ici. Selon l’estimation qu’il avait faite de la durée de vie d’un homme en ce monde, il lui paraissait clair que mieux valait pour lui de séjourner là définitivement. Il s’installa, et se nourrit de fruits.

Sur la mer, il y avait un pirate. Il avait entendu parler de l’existence d’une femme très belle. Il voulut s’emparer d’elle, bien que n’en ayant nul besoin, étant eunuque. Il voulait cependant l’enlever afin de la vendre à un roi qui lui donnerait beaucoup d’argent en échange. Il réfléchit à son projet. Un pirate est téméraire ; par conséquent, il se dit que s’il réussissait, tant mieux ; sinon, que risquait-il ? Comme tous les pirates, il était d’une grande témérité. Il partit donc, acheta beaucoup de marchandises et fabriqua des oiseaux en or. Ces derniers avaient été façonnés avec une telle habileté qu’on les eût crus vivants. Le pirate fabriqua aussi des épis de blé en or sur lesquels les oiseaux se tenaient perchés. C’était une grande merveille, car les oiseaux étaient gros et pourtant les épis ne se brisaient pas. Il avait fabriqué tout cela avec un tel art que l’on eût dit que les oiseaux chantaient : l’un gazouillait, un autre sifflait, un autre encore chantait. Tout cela était une uvre d’une grande habileté ; des hommes se tenaient en effet dans une cabine du navire située au-dessous de celle où se trouvaient les oiseaux et faisaient fonctionner le tout. Actionnés par des fils de métal, on eût dit que les oiseaux eux-mêmes chantaient.

Le pirate se rendit avec son uvre dans le pays où vivait la fille de l’empereur. Il arriva dans la ville où elle séjournait, fit man uvrer son navire et jeta l’ancre. Il se fit passer pour un grand marchand ; ainsi venait-on le voir pour lui acheter des marchandises précieuses. Il resta sur place pendant plus de trois mois et les gens emportaient chez eux les belles marchandises qu’ils lui achetaient. La princesse désirait aussi lui acheter quelque chose et elle lui fit dire d’apporter ses produits chez elle. Il lui répondit qu’il ne déplacerait pas ses marchandises dans ses appartements, fût-elle fille d’empereur. Qui voulait acquérir ses marchandises n’avait qu’à venir chez lui ; personne ne pouvait forcer un marchand. Elle résolut de lui rendre visite. Elle sortait toujours le visage voilé afin qu’on ne la regarde pas, car les gens pourraient défaillir et s’évanouir à cause de sa beauté. Elle sortit après avoir recouvert son beau visage. Ses suivantes et une escorte de gardes l’accompagnaient. Elle se rendit chez le marchand et lui acheta quelques marchandises. Alors qu’elle repartait, il lui dit :  » Si tu reviens, je te montrerai de plus belles choses encore, des choses très précieuses.  » Elle rentra chez elle. Plus tard, elle retourna le voir, fit quelques achats et rentra à nouveau chez elle. Le pirate séjourna encore quelque temps dans la ville et la fille de l’empereur prit l’habitude de lui rendre visite assez souvent. Un jour, lors d’une de ses visites, il avait ouvert pour elle la pièce où se trouvaient les oiseaux d’or ; elle aperçut cette grande merveille. Les gardes membres de son escorte voulurent entrer avec elle, mais le pirate dit :  » Non ! Non ! Je ne montre cela à personne excepté à toi, parce que tu es la fille de l’empereur. Je ne dévoilerai cela à personne d’autre !  » Elle entra seule, il la suivit dans la cabine et en ferma la porte à clé. Il se conduisit comme un voyou, prit un sac et enferma la fille de l’empereur à l’intérieur. Il lui avait enlevé tous ses vêtements et en revêtit un matelot à qui il voila le visage. Puis il le poussa dehors en lui disant :  » Va !  » Le matelot ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Voilà qu’il se trouvait dehors et que son visage était voilé. Les gardes, qui ignoraient tout, repartirent avec lui, pensant qu’il s’agissait de la fille de l’empereur. Le matelot partit avec l’escorte, là où on l’emmenait ignorant où il se trouvait. Lorsqu’il arriva dans les appartements de la fille de l’empereur, on lui découvrit le visage et on reconnut son identité. Un grand tumulte éclata. On le frappa au visage et on le jeta dehors, car ignorant tout, il n’était pas coupable.

Le pirate, qui s’était emparé de la fille de l’empereur, savait qu’on allait le pourchasser. Il descendit du navire et se cacha avec elle dans un fossé rempli d’eau de pluie, en attendant que les choses se calment. Il avait dit aux matelots de couper l’ancre et de s’enfuir aussitôt, car on allait sûrement partir à leur recherche. On ne tirerait sans doute pas sur le navire car la princesse était sensée être à son bord. On ne ferait que les prendre en chasse,  » C’est pourquoi vous devez fuir immédiatement. Si on vous rattrape, quelle importance ? » Les pirates sont ainsi faits : ils ne s’inquiètent de rien. Il y eut donc un grand tumulte, on les pourchassa mais en vain.

Le pirate s’était donc réfugié avec la fille de l’empereur dans le fossé rempli d’eau de pluie. Il la terrorisa pour qu’elle ne crie pas, de peur qu’on ne l’entendît. Il lui parla ainsi :  » J’ai risqué ma vie pour t’enlever. Si je te perdais, ma vie ne vaudrait plus grand chose. Pour l’instant, tu es entre mes mains. Si je te perds, si on t’arrache à moi, ma vie n’aura plus de prix. C’est pourquoi, si tu cries, je t’étrangle sur le champ. Et que l’on fasse de moi ce que l’on voudra, car je ne vaudrai plus rien « . La fille de l’empereur eut très peur.
Plus tard, il sortit du fossé avec elle. Il l’emmena dans une ville, puis ils marchèrent longtemps. Ils arrivèrent dans un endroit, mais le pirate se rendit compte que là aussi on la cherchait. Il se cacha

avec elle dans un mikvé. Puis il en sortit et partit se cacher dans un autre endroit lui aussi rempli d’eau. Il se cacha plusieurs fois avec elle dans des endroits remplis d’eau, tout comme le marchand s’était caché avec la mère de la jeune fille dans les sept endroits remplis d’eau, les sept témoins. Finalement, ils atteignirent la mer. Le pirate chercha une barque de pêcheur pour effectuer la traversée avec la fille de l’empereur. Il en trouva une et emmena la princesse. Il n’avait nul besoin d’elle car il était eunuque ; mais son intention était de la vendre à un roi et il craignait qu’on ne la lui prenne. Il lui fit mettre des vêtements de matelot si bien qu’elle ressembla à un homme. Le pirate partit avec elle et une tempête éclata qui rejeta la barque, brisée, sur un rivage. Ils étaient parvenus sur le rivage proche du désert où vivait le jeune homme. Lorsqu’ils arrivèrent au désert, le pirate qui connaissait bien toutes ces choses, sut qu’aucun bateau ne passait au large de cet endroit. N’ayant donc rien à craindre de quiconque, il libéra la fille de l’empereur. Ils partirent chacun de leur côté chercher à manger. Elle s’éloigna du pirate qui suivit son propre chemin. Lorsqu’il se rendit compte de son absence, il l’appela et cria. Mais elle décida de ne point lui répondre, se disant :  » Tout ce qui m’attend, c’est qu’il me vende. Pourquoi lui répondrai-je ? S’il me retrouve, je lui dirai que je ne l’ai pas entendu. Qui plus est, il ne veut pas me tuer, mais seulement me vendre.  » Elle ne lui répondit donc pas et continua sa route. Le pirate la chercha partout mais en vain. Il avait beau avancer et ne la retrouva pas. Il fut probablement dévoré par des bêtes sauvages.

La fille de l’empereur marcha encore et encore et trouva de quoi manger. Elle finit par atteindre l’endroit où vivait le jeune homme. Ses cheveux avaient poussé. De plus, comme elle était habillée en homme, avec ses habits de matelots, le jeune homme ne la reconnut pas ; elle ne le reconnut pas non plus. Le jeune homme fut ravi de voir arriver un être humain. Il lui demanda :  » D’où viens-tu ?  » Elle répondit :  » J’étais en mer avec un marchand. Et toi, comment es-tu arrivé ici ?  » Il répondit aussi :  » Grâce à un marchand.  » Et ils s’installèrent tous les deux.

Après l’enlèvement de sa fille, l’impératrice se lamenta sans fin. Elle se frappait la tête contre les murs à cause de cette douloureuse perte. Elle assaillit l’empereur de reproches et lui dit :  » Par ta vanité, tu t’es débarrassé du jeune homme. Et maintenant, nous avons perdu notre fille ! Elle était toute notre chance et toute notre réussite. Maintenant que nous l’avons perdue, que me reste-t-il ?  » Elle le harcelait sans relâche. L’empereur aussi connut l’amertume d’avoir perdu sa fille, et voilà que l’impératrice se querellait avec lui sans répit. La guerre et la mésentente régnaient entre eux. Elle lui adressait des paroles blessantes ; il se mettait en colère. Il finit par donner l’ordre de l’exiler. Il nomma des hommes de loi pour son procès et les juges la condamnèrent à l’exil. Elle fut donc exilée. Puis l’empereur entreprit une guerre mais il ne la remporta pas. Il en accusa un général :  » A cause de ta façon d’agir, tu as perdu la guerre  » Il exila le général. Puis il entreprit une autre guerre qu’il ne remporta pas non plus. Il exila un autre général ainsi que plusieurs autres. Le pays prit conscience qu’il agissait bizarrement : l’exil de l’impératrice, puis celui des généraux. On décida de faire le contraire : de rappeler l’impératrice et de chasser l’empereur ; l’impératrice gouvernerait. Ainsi fut fait : on exila l’empereur et on reprit l’impératrice, qui dirigea le pays. Elle ordonna aussitôt de faire revenir le marchand et sa femme, que l’empereur avait disgraciés et appauvris, et elle les accueillit dans son palais.

L’empereur pria ceux qui le conduisaient en exil de le laisser partir :  » Après tout, j’étais votre empereur et je vous ai accordé des faveurs. Maintenant, faites-moi plaisir, laissez-moi aller. Je ne reviendrai sûrement pas dans mon pays, n’ayez aucune crainte. Laissez-moi, laissez-moi partir. Laissez-moi libre pour le peu de temps qu’il me reste à vivre.  » Ils le laissèrent et il partit.

Les années passèrent. L’empereur marcha longtemps et atteignit finalement la mer. Son navire fut lui aussi poussé par le vent et il se retrouva à l’endroit où vivaient le jeune homme et la belle jeune fille habillée en homme. Ils ne se reconnurent pas car l’empereur avait vieilli ; ses cheveux avaient poussé et de nombreuses années s’étaient écoulées. Les cheveux de tous avaient poussé. Le jeune homme et la jeune fille lui demandèrent :  » Comment es-tu arrivé ici ?  » Il répondit :  » Grâce à un marchand.  » Et ils lui dirent la même chose. Ils s’installèrent tous trois ensemble, mangèrent et burent. Ils firent de la musique dont chacun d’eux savait jouer. L’empereur et les deux autres savaient en effet jouer de la musique. Le jeune homme, plus hardi que les deux autres car il vivait là depuis longtemps, leur rapportait de la viande qu’ils mangeaient. Ils faisaient brûler du bois plus précieux que l’or dans les villes. Le jeune homme leur faisait comprendre que la vie ici était bien meilleure comparée au bien- être dont les hommes jouissaient dans les villes. Mieux valait s’installer ici et y vivre. Ils lui demandèrent :  » Quel bien-être as-tu connu pour dire que tu te sens mieux ici ?  » Il leur répondit en leur racontant tout ce qui lui était arrivé : il était fils de marchand et lorsqu’il habitait chez son père il avait tout, mais ici aussi il avait tout. Il leur faisait comprendre que c’était le meilleur endroit au monde

pour vivre. L’empereur lui demanda :  » As-tu entendu parler de l’empereur ? » Il répondit affirmativement. Il lui posa la même question à propos de la belle jeune fille et il répondit que oui ; il ajouta très en colère :  » L’assassin !  » (De même que quelqu’un parle de quelqu’un d’autre en grinçant des dents, le jeune homme en colère parlait de l’empereur sans savoir qu’il s’agissait précisément de son interlocuteur.) L’autre lui demanda :
- Pourquoi est-ce un assassin ?
- C’est à cause de sa méchanceté et de sa cruauté que je me retrouve ici !
- Comment est-ce arrivé ?
Le jeune homme se dit qu’ici il ne craignait rien et lui répondit en racontant toute son histoire. L’autre lui demanda :
- Si l’empereur venait à tomber entre tes mains, t’en vengerais-tu ?
- Non !, répondit-il du haut de sa bonté et de sa compassion. Au contraire, je lui offrirais l’hospitalité, comme je le fais pour toi.
- Quelle triste et amère vieillesse pour cet empereur !, soupira-t-il en gémissant.
Le jeune homme avait entendu parler de la disparition de la fille de l’empereur et de l’exile de celui-ci. Il s’écria :
- Sa cruauté et sa vanité ont causé sa perte et celle de sa fille. Quant à moi, j’ai été rejeté jusqu’ici. Tout cela par sa faute !
L’empereur demanda une nouvelle fois au jeune homme :
- S’il venait à tomber entre tes mains, te vengerais-tu ?
- Non ! Je l’accueillerais tout comme je t’accueille.
Alors, l’empereur révéla son identité et lui raconta tout ce qui lui était arrivé. Le jeune homme s’inclina, l’étreignit et l’embrassa. La fille de l’empereur avait tout entendu de leur conversation.

Le jeune homme cherchait le document tous les jours en partant faire une marque sur trois arbres. Il y avait des milliers d’arbres et il faisait une marque sur les trois arbres qu’il avait examinés afin de ne pas avoir à les réexaminer le lendemain. Ainsi faisait-il tous les jours : peut-être retrouverait-il le document qu’elle lui avait envoyé et qu’il avait perdu dans les arbres. En revenant, il avait les larmes aux yeux, pleurant d’avoir cherché sans résultat. Ils lui demandèrent :  » Que cherches-tu au milieu des arbres ? Pourquoi reviens-tu en pleurant ?  » Il leur raconta toute l’histoire : la belle jeune fille lui avait envoyé un document, il l’avait caché dans l’un des arbres, la tempête avait soufflé… A présent, il le cherchait. Peut-être trouverait-il le document. Ils lui dirent :  » Demain, lorsque tu partiras à sa recherche, nous t’accompagnerons. Peut-être réussirons-nous à le trouver  »

Ainsi, ils partirent avec lui. La fille de l’empereur trouva le document dans un arbre. En le déroulant, elle s’aperçut qu’il était écrit de sa propre main. Elle se dit que si elle révélait tout de suite son identité, se débarrassait de ses vêtements, recouvrait sa beauté et redevenait la belle jeune fille d’autrefois, il risquait de tomber et de mourir. Elle voulait que tout se fasse selon les règles (c’est-à-dire qu’elle ne souhaitait pas l’épouser dans le désert mais selon la coutume). Elle lui rendit le document, lui disant qu’elle l’avait trouvé. (Elle lui dissimula qui elle était, et ne fit que lui donner le document). Aussitôt, il défaillit et s’évanouit. Ils le ranimèrent et en furent très joyeux. Puis, le jeune homme déclara :  » A quoi me sert le document ? Comment pourrais-je la retrouver ? Elle vit sûrement quelque part avec quelque roi. (Il pensait qu’elle avait été vendue par le pirate, comme l’empereur le lui avait dit). A quoi cela me servirait-il ? Je vais rester ici pour y vivre.  » Il lui rendit le document et lui dit :  » Prends-le, et part l’épouser.  » (Elle était toujours habillée en homme). Elle s’apprêta à partir et lui demanda de venir avec elle :  » Je l’épouserai, c’est sûr. Je posséderai des richesses et je t’en donnerai une partie.  » Le jeune homme vit qu’elle était intelligente et qu’elle réussirait ; il accepta de partir avec elle. L’empereur resta seul, car il craignait de rentrer chez lui. Elle lui demanda de venir aussi car elle allait épouser la belle jeune fille.  » Tu n’as rien à craindre. La chance va te sourire à nouveau, car on va retrouver la belle jeune fille et on décrétera ton retour.  »

Ils partirent tous les trois, louèrent un navire et retournèrent dans le pays où régnait l’impératrice. Ils se rendirent dans la ville où elle séjournait et jetèrent l’ancre. La fille de l’empereur se dit que si elle annonçait tout de suite son retour à sa mère, celle-ci risquerait d’en mourir. Elle fit donc annoncer à sa mère qu’un homme avait des nouvelles de sa fille. Puis elle se présenta en personne devant l’impératrice et lui raconta les aventures de celle-ci. Elle lui raconta toute l’histoire et termina par ces mots :  » Elle est ici.  » Puis elle lui révéla la vérité :  » Je suis elle.  » Elle lui annonça que son fiancé, le fils du marchand, était présent lui aussi, et qu’elle ne désirait rien d’autre, si ce n’est la restitution de son père, l’empereur. Sa mère refusa ; elle éprouvait une très grande colère à son égard car tout était arrivé par sa faute. Elle dut pourtant accepter par amour pour sa fille. On voulut rappeler l’empereur, on le chercha, mais en vain. Alors, sa fille déclara qu’il était avec eux.

Le mariage eut lieu et la joie fut grande. Après leur union, le fils du marchand et la fille de l’empereur héritèrent de l’empire et du royaume. Ils régnèrent, suprêmes, sur le monde entier, amen et amen. L’empereur perdit sa grandeur car tout était arrivé par sa faute. Le marchand connut la gloire, car il était le père du nouvel empereur, personnage principal de l’empire. Le matelot fut roué de coups et on le chassa.

Il est écrit au sujet de Lot (Gen. I9:I7) :  » Fuis vers la montagne !  » : c’est le  » marchand « . (N.d.T. : jeu de mots sur  » montagne  » qui en Yiddish se dit  » berg  » et sur  » marchand  » qui est la traduction de  » berguir « .) De lui sortira le Messie. Les Juifs connaissaient en Egypte les signes pour savoir qui serait le libérateur. Et il existe des signes que le Libérateur viendra, c’est sûr.

Le Messie dira à chaque Juif ce qui lui est arrivé chaque jour. Tamar a perdu les signes, elle aussi, comme le rapporte le Midrash (Genèse Rabbah 85 :II ). Alors qu’on s’apprêtait à la brûler, le Satan est venu pour éloigner d’elle les signes. Mais l’ange Gabriel survint et les lui rapporta, comme le raconte un Midrash (Sotah 10b). C’est d’elle que sortira le Messie, bientôt et de nos jours, amen.

Tout cela a été dit par le Rebbe (Rabbi Na’hman) après qu’il nous eût raconté cette histoire, afin que l’on en mesure toute la portée. Celui qui méritera de connaître le secret de ces histoires, en tirera un grand bénéfice, y compris dans le monde à venir.
Ce qui suit se rapporte à ce qui est dit dans l’histoire au sujet de ceux venus réciter leur poème. A certains, on répond par l’entremise d’un messager, etc. Il y a de nombreux grands personnages ; chacun fait ce qu’il fait, chacun se démène pour atteindre le but véritable. Mais aucun d’entre eux ne mérite en vérité d’atteindre ce but, sauf celui qui le mérite réellement. A certains on répond par l’intermédiaire d’un messager ; à d’autres, on répond de derrière le mur ; à d’autres encore on dévoile son visage, comme dans l’histoire. Finalement, lorsqu’ils quittent le monde, on leur dit qu’ils n’ont rien accompli, comme lorsque la belle jeune fille du conte dit :  » Les eaux ne sont pas passées sur toi « . Et jusqu’à ce que vienne le juste guide, bientôt et de nos jours, amen .

Tout cela a aussi été dit par le Rebbe zal.

 

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